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Udolpho - ou Emily dans le labyrinthe

  • Photo du rédacteur: Raluca Belandry
    Raluca Belandry
  • il y a 2 jours
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 heures


Penchez-vous un instant au-dessus des abîmes gothiques ouverts par ces vers :


"Fate sits on these dark battlements, and frowns,

And, as the portals open to receive me;

Her voice, in sullen echoes through the courts,

tells of a nameless deed."


Dans les ombres envoûtantes du château d'Udolpho, Ann Radcliffe déploie son roman gothique phare où l'âme humaine vacille entre extase et tremblement, emportant Emily St. Aubert dans un tourbillon de passions et de mystères. Ce chef-d'œuvre de 1794, pivot du gothique anglais, m'a défiée à sonder les abysses du sensible face à la raison, tout en admirant la beauté sublime de la nature exaltée par l'auteure. J'ai plongé avec une ferveur patiente dans cette fresque longue et dense, où l'éducation, le surnaturel voilé et les paysages survoltés de couleurs et de textures tissent un propos aussi grave qu'irrésistiblement provocant.​


Les ruines de Holyrood Chapel, Louis Daguerre, 1824
Les ruines de Holyrood Chapel, Louis Daguerre, 1824

Héros superbement tourmentés


Emily St. Aubert, orpheline sensible et vertueuse, incarne l'idéal radcliffien de la femme éduquée au XVIIIème siècle : élevée par son père à dompter ses émotions pour cultiver une raison inébranlable, elle se laisse pourtant emporter, par un choix délibéré, vers le château des Apennins de Montoni, ce condottiere italien machiavélique, aux humeurs et passions sombres, qui la maintient captive dans les entrailles d'Udolpho. Bien qu'amoureuse de Valancourt, chevalier croisé dans les Pyrénées, et aimée de celui-ci, la féminité éclairée d'Emily murmure la nécessité d'un éloignement qui éprouve son amant. Et éprouvé il le sera, car l'amour pur s'avérera faillible et déchu par le vice parisien dans lequel Valancourt se laissera glisser, avant de réclamer longuement et ardemment sa rédemption.


Montoni et Valancourt, ces deux figures si antagonistes et pourtant forgées dans le même creuset des passions, défient notre héroïne à équilibrer cœur et esprit, et refléter ainsi l'enseignement reçu de son père, avant sa mort. Radcliffe l'illustre magistralement, à travers ces conflits les débats éducatifs de l'époque, influencés par Rousseau et les moralistes comme Hannah More, lesquels prônent une sensibilité canalisée par la vertu.​


La profondeur du lien père-fille


Le lien indéfectible entre Emily et son père, St. Aubert, forme le socle moral du roman, une éducation paternelle mesurée et exigeante, qui forge l'héroïne contre les tempêtes de l'existence. Celui-ci lui enseigne dès l'enfance le devoir de la "fortitude", pointant l'importance vitale de limiter les excès de la sensibilité, pour éviter le vice. "J'ai cherché à t'apprendre, dès ta plus tendre jeunesse, le devoir de commander ses émotions ; non pour les anéantir, mon enfant, mais pour les dompter, car un cœur insensible n'est que vice, tandis qu'un excès de sensibilité engendre le malheur", traduit-on de ses paroles vibrantes, où il exhorte Emily à résister au chagrin stérile par la force d'esprit.


Lequel, entre le sensible et la raison ?


Au cœur du XVIIIe siècle, Radcliffe érige un manifeste sur l'éducation féminine, influencée par les écrits de Mary Wollstonecraft dans A Vindication of the Rights of Woman (1792) et d'Edmund Burke dans A Philosophical Enquiry into the Origin of Our Ideas of the Sublime and Beautiful (1757), qui lui a soufflé la vertu suprême de la "fortitude".


St. Aubert enseigne à Emily que "ceux qui possèdent vraiment la sensibilité doivent apprendre tôt qu'il s'agit d'une qualité dangereuse, qui ne cesse d'extraire un excès de misère, ou qui l'admet dans le plaisir." Ce duel entre sensible exalté et raison stoïque, anime tout le roman, et chaque fois que le terrible point au-devant des jours, Emily, d'abord en proie aux hallucinations spectrales, finit par les résoudre à travers une maîtrise intérieure forgée contre les pièges de l'émotion. Radcliffe défie ainsi les préjugés : la femme n'est pas victime passive de ses sens, mais dompteuse de ceux-ci.​


Le surnaturel expliqué


Ann Radcliffe excelle dans un surnaturel expliqué, spectralisé par un langage hanté qui électrise l'imaginaire sans verser dans l'occulte irrationnel : les voiles noirs d'Udolpho, les murmures fantomatiques, les échos, les apparitions, ne sont que leurres astucieux, tolérés par Montoni, car lui servant de voile. Ce voile spectral amplifie la vulnérabilité d'Emily et transforme l'effroi en catharsis. Quelle fascination pourtant, de côtoyer ces visions éthérées, de devoir démêler illusion et réalité, et avancer en faisant confiance à l'esprit !


Parmi les exemples saisissants, la fameuse "voile noire" derrière laquelle Emily entrevoit un spectre agonisant dans l'une des tours d'Udolpho, et qui hante ses nuits d'angoisses fiévreuses, jusqu'à la révélation prosaïque d'un corps momifié . De même, les sons spectraux dans les couloirs d'Udolpho : "un bruit sourd, comme si une porte massive se fermait au loin, suivi de pas lents et mesurés" ou la musique éthérée d'une harpe invisible, omniprésente à plusieurs endroits dans le roman, qui électrise l'atmosphère, se résolvant en un musicien caché, et secrètement amoureux.


Les paysages singuliers et sublimes


Il est quelque chose qui singularise absolument Ann Radcliffe dans le paysage des romans gothiques de l'époque : ce sont ses descriptions de paysages – Venise aux canaux voluptueux, Languedoc aux verts pâturages et Pyrénées majestueuses – des toiles vivantes, où "les sommets voilés de nuages exhibent des formes terribles". Ces peintures faites de mots impressionnent par leur insistance, longueur obsessionnelle et retour incessant, créant une épaisseur sensorielle autant qu'imagée d'une grande intensité. Contrairement aux autres romanciers gothiques, qui esquissent rapidement les décors pour plonger dans l'intrigue, Radcliffe érige ces visions pittoresques et sublimes – inspirées de Claude Lorrain et Salvator Rosa – en décor personnifié réanimant Emily et invoquant une atmosphère surnaturelle par des détails tactiles, olfactifs et visuels cumulatifs : oliveraies murmurantes, air balsamique, ombres amphithéâtrales des Apennins.


Passionnément, l'écrivaine convie à ces extases picturales et romantiques multi-récurrentes, qui défient l'indolence moderne d'un lecteur contemporain, conditionné par des images toutes faites. Mais se laissant happer, acceptant ce voyage artistique, on ne peut que s'émouvoir du grandiose spectacle de la nature et ressentir son pouvoir régénérateur sur l'âme.


 Figures in a stormy wooded landscape, John Glover,, 1831
Figures in a stormy wooded landscape, John Glover,, 1831

Radcliffe insiste ainsi sur les cadres avec une récurrence qui propose une immersion sensorielle unique dans le gothique, comme illustré par ces extraits emblématiques :


Pyrénées majestueuses

"Les bois et les montagnes ne formaient qu'une seule ombre, dont les teintes variaient selon la distance ; les sommets boisés, qui se détachaient çà et là sur ce fond obscur, étaient couronnés d'un éclat jaune ; et la cime de la montagne la plus éloignée était touchée d'une lumière rose tendre. Emily contempla longtemps cette scène avec un mélange d'émerveillement et de mélancolie sublime. "

Venise voluptueuse

"Venise, cité des mers et des canaux, où les gondoles glissent sous des ponts de marbre, et où l'air embaume les parfums de l'Orient mêlés à la brise saline. Les palais gothiques se dressent, fièrement couronnés de dômes et de pinacles dorés, reflétés dans les eaux tranquilles qui murmurent des secrets séculaires."

Apennins amphithéâtraux

"Les Apennins s'élevaient en vastes amphithéâtres, boisés jusqu'à leur cime ; les hauteurs les plus lointaines, voilées de brume, exhibaient des formes terribles ; l'air balsamique des pins et des cèdres emplissait les sens, tandis que le soleil couchant jetait une pourpre ardente sur les rochers escarpés."

Udolpho spectral

"Le château d'Udolpho se dressait sur un rocher escarpé, ses tours massives dominant les précipices ; les forêts sombres grimpaient jusqu'aux remparts, et les vents hurlants animaient les pins tordus en visions fantomatiques."

L'écho de la poésie intertextuelle


Enfin, Radcliffe se distingue par son goût et sa culture poétiques sans égale, saupoudrant sa prose d'intertextualité poétique, exergues et citations de Shakespeare, Milton, Thomson, Pope, Gray, Collins, Sayers, mais aussi de ses propres sonnets originaux qui irriguent le récit d'une lyre enflammée. Ces insertions ne sont pas ornements oisifs, mais armes dialectiques qui élèvent le sensible, reliant paysage et âme en un hymne intertextuel défiant la prose prosaïque.​



Quelle alchimiste, cette chère Ann Radcliffe, et quelle merveille, cette prose romanesque, romantique, humaine en diable ! Et quels signes extraordinaires et nécessaires elle nous lègue à travers les époques. Un parfum de beauté, comme une caresse d'amour, a embaumé les nuits que j'ai passées et parfois perdues en sa compagnie...


Raluca Belandry


 

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