Qui ose partager son lit avec Melmoth ?
- Raluca Belandry

- il y a 12 heures
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"Alive again? Then show me where he is;
I'll give a thousand pounds to look upon him."
(Shakespeare)
Le Melmoth de Charles Maturin incarne l’intrusion d’un regard sombre – œil trop lucide, trop clair, trop cruel – qui ne laisse rien intact. Rien, pas même les draps d’une jeune femme soudainement éclose au monde. Ce regard surhumain entaille le blanc de l’innocence et fissure la toile de toutes les existences éprouvées qu’il croise, y imprimant sa trace douteuse, où se mêlent à la fois cynisme poétique, nostalgie de pureté et haine du monde. Lorsque Melmoth passe, l’air se corrompt d’une onde fétide, mais la vie finit par persister, cramponnée au sacré de son propre miracle.
De cette intrusion répétée du mal, et de sa perpétuelle menace, surgit ce roman à la fois gothique et métaphysique : une vaste méditation sur la foi, la cruauté, l’innocence perdue et l’impossible apaisement du cœur humain.

L’infernal labyrinthe romanesque
Melmoth the Wanderer (1820) défie l’esprit par sa structure faite d’enchâssements vertigineux, un labyrinthe de cadres narratifs où chaque histoire en engendre une autre, comme un cauchemar qui se déploie en cascades à lui-même.
Tout commence en Irlande : le jeune John Melmoth assiste au chevet de son oncle mourant qui lui avoue son obsession pour un portrait sinistre découvert dans une aile fermée du château familial – un tableau caché représentant un ancêtre maudit, aux yeux qui percent l’âme. « Ces yeux ! », s’exclame l’oncle, hanté toute sa vie par leur éclat surnaturel. L’ancêtre n’est autre que Melmoth, l’homme errant.
Sur son lit de mort, l’oncle lègue à John un manuscrit exhumé, l’Histoire de Stanton, contant le sort d’un homme interné dans un asile au XVIIIe siècle – récit inaugural qui dévoile aux yeux du lecteur la première apparition "providentielle" de Melmoth, surgi pour "sauver" Stanton de sa folie.
À peine John achève-t-il cette lecture qu’un autre personnage surgit : Monçada, naufragé espagnol échappé de l’Inquisition, échoué sur le domaine du château, prêt à lui confier son propre Récit de l’Espagnol, palpitant de cellules monastiques, de trahisons, d’hypocrisies infames et de délires.
D’autres récits s’enchaînent encore dans le roman – Histoire des Indiens, Histoire de Guzman et de sa famille, Histoire des amants, Songe de l’homme errant – reconstituant par fragments la chronologie errante de Melmoth, spectre insaisissable qui tisse les fils sans jamais dominer l’intrigue.
Cette architecture complexe, répétitive et chaotique – qui fait immanquablement penser au Manuscrit trouvé à Saragosse – miroite l’errance infinie du damné. Chaque cadre fracture la réalité, sans chercher à en rassembler vraiment les pièces, et révèle les visages déformés de la souffrance humaine livrée à sa propre impuissance.
Le génie diabolique mis en scène par Maturin consiste à ne faire apparaître Melmoth qu’aux âmes prisonnières – par des douleurs ou dilemmes physiques, familiales, psychiques – à l’heure fatale à laquelle doit s’effectuer le choix – vertueux ou destructeur – d’une existence. Car Melmoth offre à chaque fois un échange – la liberté ultime contre l’âme – un dilemme faustien face au gouffre qui attend chaque personnage rencontré : Stanton torturé par des moines, Walberg ruiné par l’avarice, Eléanor piégée dans un mariage infernal, Monçada enterré vivant. Toutefois, aucun n’accepte la transaction diabolique, et leur refus damne Melmoth à errer plus loin, son cynisme nourri par ces rejets de dernier instant.
Le cynisme flamboyant du démon accusateur
Dès sa parution en 1820, Melmoth the Wanderer s’annonce et s’assume comme une machine infernale défiant toute critique : une satire métaphysique qui dynamite les illusions d’une foi immaculée. L’auteur, Charles Maturin, pasteur anglican, s’adonne délibérément aux ténèbres du grotesque et tord le gothique jusqu’au plus insupportable grincement, pour exercer son mépris virulent du catholicisme, qu'il présente comme un système d'hypocrisies oppressives. Il creuse une somptueuse entaille dans le flanc du catholicisme institutionnel et dépeint l'Inquisition, les monastères et leurs lois conventuelles, comme des machines à broyer les âmes, où la "théologie de l'hostilité" dont parle l'un des personnages, permet à chacun de se purger de ses péchés et crimes par la souffrance infligée à autrui.
La totalité du Récit de l’Espagnol illustre comment l’organisation monastique et l’existence de l’Inquisition transmue la haine et la cruauté en salut factice. Monçada, la malheureuse progéniture d’une grande famille espagnole, y est forcé, par la persuasion sournoise d’un directeur de conscience, et malgré ses qualités hautement humaines et d’esprit, il est battu, torturé, rabaissé, enterré dans des cellules de pierre, éprouvant le tout avec une dignité effarante.
A l’occasion de ce récit, le catholicisme est dépeint comme un art carcéral parfaitement maîtrisé par ses gardiens, étalant tout leur sadisme déguisé en dogme. Les prêtres se cachent derrière le crucifix pour faire le mal sans avoir à s’en excuser. Le véritable pécheur s'absout non par repentir, mais en projetant ses fautes sur des victimes, créant un système où les crimes des faibles deviennent les vertus des forts. Étrange, cette religion qui semble mimer le diable lui-même !
Vient Melmoth, justement, pour en offrir le miroir parfait. Traversant tous les récits enchâssés comme un visiteur du néant, il propose sa propre théologie d’une perversité en reflet parfait du catholicisme. Il se penche exclusivement sur la destinée des êtres dont les souffrances peuvent adoucir les siennes. Dans ce renversement, le cynisme devient un carburant poétique – plus il méprise, plus il revient, aimant ses chaînes, jouissant de son propre dégoût qu’il transpose sur ses pauvres victimes.

Faust en miroir renversé
Maturin relit le mythe faustien à l’envers, avec Melmoth qui incarne à la fois Faust et Méphistophélès : savant présomptueux qui a pactisé avec le diable, et démon tentateur envoyé pour susciter le même pacte chez autrui.
Le destin faustien de Melmoth commence lorsqu’il étudie à Trinity College de Dublin. Alchimiste ambitieux, obsédé par la connaissance absolue, il découvre un manuscrit occulte traitant des moyens employés par les Égyptiens et les Chaldéens pour sonder les secrets de la Divinité et des profondeurs de la nature humaine. Fasciné, il déclare :
"Si nous pouvions sonder les secrets de la Divinité ! – si nous pouvions connaître la nature humaine dans toute son étendue !"
Son arrogance intellectuelle le damne, transformant son ambition savante en orgueil prométhéen qui le précipite vers le pacte diabolique qui lui accorde une vie prolongée de cent cinquante ans, mais le damne éternellement.
Simultanément, Melmoth se mue en tentateur spectral, surgissant au cœur des récits de désespoir pour prodiguer un répit infernal, tel Méphistophélès venant trouver Faust au nadir de son abîme. À ces victimes – prisonniers, persécutés, âmes brisées par la souffrance extrême –, il soumet invariablement le même pacte mystérieux. Elles le discernent en ambivalence poignante : sauveur éphémère ou avatar du mal absolu. Chacune évoque "la terrible condition" de Melmoth et les "mots affreux" proférés – formule lancinante, jamais dévoilée dans le roman – mais personne n’y souscrit.
À la fin, la vérité affleure : ce pacte consiste à endosser sa place auprès du diable, libérant Melmoth de son échéance fatale. Cette obsédante traque trahit son supplice: ni trépas ni pénitence, il mendie un remplaçant volontaire pour prolonger son errance maudite.
L’innocence en négatif
Et soudain, au cœur de ce monde fendu et sali, apparaît Immalie. Elle ne naît pas, elle éclôt – déesse blanche de son île tropicale, dans sa pureté pré-sociale et pré-religieuse, nourrie de lumière, de fleurs et d’océan. Son corps respire la nature, son âme l’infini.
"Elle vivait ainsi comme une fleur au milieu du soleil et de la tempête, plus brillante à la lumière du jour, mais pliant au vent, et tirant de l’un et de l’autre sa douce et sauvage existence… moitié physique, moitié imaginative, mais sans passions ou intelligence."
Melmoth, venu du monde souffrant, la découvre, la contemple, la désire, mais conscient de l’abîme insurmontable qui les sépare, il tente de la corrompre en la convertissant au mal universel. Son désir prend la forme de la séduction perverse du sachant absolu, qui lui révèle les fanatismes humains, les religions sanglantes – la procession de Juggernaut broyant les fidèles pour leur salut, étant l’illustration capitale. Il lui dépeint un monde qu’elle ne peut imaginer, où :
"Les gens mettent tous leurs soins à accroître leurs souffrances et celle des autres […] ils passent leur vie à aggraver leurs infirmités et à exacerber leurs passions […] à l’aide des raffinements les plus ingénieux. Par exemple, ceux qui vivent dans la misère loin des tentations et de l’envie la sentent à peine ; ils prennent l’habitude de souffrir et n’en éprouvent pas l’amertume… Mais les gens des autres mondes, en imaginant vivre dans les villes, ont inventé un singulier moyen d’augmenter la misère humaine en la mettant en face des folles prodigalités de la splendeur superflue. […] Placer la misère aux côtés de l’opulence, c’est là le raffinement le plus exquis dans l’art de la torture où ces êtres excellent. Celui qui se meurt à force de privations entend encore le roulement des splendides équipages qui ébranlent sa masure en passant mais sans laisser de secours derrière eux ; l’ingénieux, l’industrieux, l’imaginatif, en est réduit à la famine tandis qu’auprès de lui le médiocre repu étouffe d’excès."
Devant ces preuves, emplie d’horreur, Immalie s’exclame : "Le monde qui pense ne sent pas. Je n’ai jamais vu la rose tuer le bouton !"
Mais Immalie n’est pas une enfant. Son innocence n’est pas faiblesse : elle résiste, observe, interroge, cherche à comprendre. Elle voit ce que Melmoth refuse de croire et cherche à l’en convaincre : que la lumière peut être simple, que le mal n’est pas plus profond que le bien, seulement plus bruyant.
"Restez avec moi… ne retournez pas dans ce monde de maux et de chagrin", s’écrie-t-elle, mais il est déjà trop tard : la trace du démon imbibe déjà le sol humide sur lequel ses pieds nus marchent, et le soleil n’a plus pour elle le même éclat, ni les fleurs la même couleur fraîche. En pourtant, en dépit du rideau de corruption dont le démon l’enroule, Immalie apprend l’amour, le manque, le désir :
"Quand nous nous rencontrâmes pour la première fois, mon sein était couvert de roses ; aujourd’hui, je les rejette loin de moi… Avant qu’il fût venu tout m’aimait, et j’aimais toute la nature ; maintenant je sens que je ne puis aimer qu’un objet, et cet objet m’a abandonnée."
Immalie, la martyre ambiguë
Trois ans s’écoulent depuis leur séparation, et l’on revoit Immalie, devenue Isidora, sur une allée du Prado à Madrid. Où l’on apprend son histoire d’enfant perdue dans les îles, puis retrouvée et réintégrée à la civilisation et à la foi chrétienne, par sa famille. La mère en est le pilier, soutenue à son tour par un directeur de conscience similaire à celui qui avait précédemment plongé la destinée de Monçada dans le chaos. Melmoth la retrouve : Immalie-Isidora le reconnaît, découvrant l’intensité pure de son amour jamais éteint pour lui.
"Tandis qu'elle parlait, il régnait dans ses yeux, et sur toute sa physionomie, une sublimité radieuse qui lui donnait l'apparence d'un être céleste, réunissant à la fois la passion et la pureté. Il s'y joignait aussi quelque chose qui annonçait l'orgueil et la vertu, la confiance dans une faiblesse apparente et dans une énergie intérieure. Elle était là comme une femme aimante, mais que son amour n'humilie pas, unissant à la tendresse la magnanimité, prête à tout sacrifier à son amant, excepté ce qui doit diminuer, à ses yeux, le prix du sacrifice ; prête à être la victime, mais se sentant digne d'être la prêtresse."
Leurs rencontres nocturnes se multiplient sous les reflets lunaires, baignées d’un érotisme presque sacré, défiant la sécheresse brutale du dogme religieux, étant l’occasion offerte au lecteur de découvrir un autre visage du démon, bien qu’il ne cesse d’alterner entre douceur amoureuse et cruauté.
"Telles sont les gradations marquées d'un sentiment profond. Le langage n'est plus nécessaire à ceux dont les cœurs palpitants savent se faire entendre, dont les yeux se comprennent plus clairement, même à la lueur de la lune, qu'au cours d'une conversation au grand jour ; à ceux qui, éprouvant une joie exquise au renversement de tous les sentiments et de toutes les habitudes de la terre, trouvent la lumière dans les ténèbres et l'éloquence dans le silence."
Melmoth admire et méprise à tour de rôle la blancheur immaculée de son amante, qu’il aspire à posséder entièrement. Dans un balancier incessant, il hésite, surgit et s’évanouit, promet et se rétracte, mais n’accède jamais pleinement à cette chambre spirituelle où l’amour se purge du mal pour embrasser sa vérité nue. Sa présence, à la fois ardente et condescendante, exhale une jalousie qui n’a rien de charnel : celle d’un damné, fasciné et impuissant devant un salut qu’il a jadis vendu trop hâtivement.
Face au gouffre faustien de Melmoth, Immalie, l’innocente de l’île paradisiaque, incarne une Marguerite sauvée par sa pureté limpide. Devenue Isidora, après le retour dans sa famille noble et ruinée, elle poursuit ses rencontres avec son amant, jusqu’à la nuit où ils contractent leurs noces secrètes, dans une chapelle peuplée de spectres, qui les unissent dans un amour maudit.
Mais promise à un autre, elle voit les préparatifs nuptiaux sceller son tragique destin, forçant la révélation de son union démoniaque.
Dans une scène d’un grand pathétisme, Melmoth apparait à Isidora qui dans son désespoir le supplie de la retirer de sa situation impossible. Incrédule, le démon la presse de confirmer sa supplique : "Vous abandonnez-vous donc à moi ?... Vous vous livrez à ma protection ? … Mais vous pouvez encore vous rétracter. Réfléchissez-y bien !"
La réponse innocente d’Isidora, qui lui enjoint de la sauver, le fait frémir – et il s’exclame :
"Cieux immortels ! Qu’est-ce que l’homme ? Un être qui possède l’ignorance, mais non l’instinct de l’animal le plus faible ! Il est comme l’oiseau : lorsque tu poses sur lui ta main, ô Toi que je n’ose appeler Père, il frissonne et jette des cris, bien que cette douce pression n’ait d’autre but que de le ramener vers sa cage et, pour fuir la crainte légère qui lui trouble le sens, il se précipite dans le piège tendu à sa vue, où sa captivité est sans espoir !"
Au banquet des noces prévues, prête à fuir, Isidora s’effondre : le meurtre de son frère par Melmoth la fige, son regard douloureux rivé sur lui. Trop tard – la vérité éclate, la foule exorcise le démon, et la société, plus cruelle encore que tout amour impossible, veille à la vengeance et triomphe.
L’Inquisition, emprisonne Isidora enceinte pour adultère satanique, et son devoir de femme devient supplice de martyre. Condamnée pour hérésie à la détention perpétuelle, elle confesse au prêtre la réapparition de Melmoth dans son cachot et sa dernière tentation à laquelle elle a résisté :
"Il m’a offert… il m’a conjuré d’accepter… la liberté et le repos, la vie et le bonheur (…) mais quand il m’annonça la terrible condition de laquelle dépendait l’accomplissement de sa promesse… quand il me dit que…"
Absoute pour avoir fui le pacte, Isidora s’éteint avec ces mots d’une ambiguïté sublime, s'obstinant à croire dans le salut de son amant :
"Maintenant… son image me poursuit jusque sur le bord de la tombe où je me plonge pour le fuir... Le paradis !... L’y retrouverai-je ?"
Quant à Melmoth, lorsque l’heure fatale sonne enfin, à l’orée de l’expiration de ses cent cinquante ans – corps épuisé et assoiffé par ses errances séculaires – il se retrouve seul face à l’horreur. Rappelé par Satan au terme de son sursis, il périt dans une fin tragique.
Sa disparition culmine dans le dernier récit, Le songe de l’homme errant, vision apocalyptique d’un sommet surplombant un précipice : une mer de souffre vivante l’attend en contrebas, tandis qu’un bras colossal manipule un cadran monstrueux, pourvu d’une unique aiguille gravant les siècles. Dans un "dernier regard de désespoir encore dirigé vers le cadran de l’éternité", Melmoth bascule dans les abysses… laissant derrière lui, une vulgaire cravate. Serait-ce le signe du rire sarcastique que lègue Maturin, dans ce roman ?

La faille gothique et le cri pur
Et nous, lecteurs fascinés, que partageons-nous avec Melmoth et Immalie ?
En tournant ces sept cents pages, impossible de ne pas ressentir que Maturin, malgré sa lucidité, nous livre un roman traversant les ténèbres d’un sourire à la fois sceptique et espérant.
Le gothique s’y mue en autopsie de la foi, certes, un orgasme intellectuel – magistrale démonstration, réquisitoire sans concessions. Et pourtant ! Dans l’œil acerbe de Melmoth, à travers la faille subtilement tracée par toutes les victimes du diable, culminant dans la prestance immaculée d’Immalie, persiste une lumière implacable, intacte.
La blancheur des draps immaculés s’est fissurée, non pour laisser passer le péché, mais un cri tendu vers d’autres cieux…
Raluca Belandry






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