L'adjectif, ce tendre mal-aimé...
- Raluca Belandry

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Ô adjectif, mal-aimé des littératures modernes, relégué à des registres déclarés douteux, poussiéreux, surannés, voire redondants. Ne l'oublions pas - non ! L’adjectif ne sera pas votre bouc émissaire, chers militants d’un réalisme positiviste fini. Il sera toujours l’enfant libre et spontané de nos imaginaires débordants. Il surgit et surgira toujours, cet enfant rebelle - comme la beauté dorée au milieu d’un désert aride, comme le rêve sur la toile inaltérée d’une conscience se voulant trop exhaustive dans ses axiomes pâles. L'adjectif sera ce tourbillon de la pensée qui se livrera encore et toujours au jeu inconséquent d'une joie oubliée. A susciter l'excitation du goût, en gourmandise exquise pour l'esprit.

Brillantes plumes symbolistes et décadentes
L’adjectif demeure la caresse du verbe, le parfum de la phrase, l’ombre portée d’une âme sur le papier. J'en tiens pour preuve ces admirables amis de plume, maîtres dans l'ouvrage adroit des mots lorsqu'il s'agit d'offrir à la littérature son don de conte, de magie et d'intemporel écho. J'invoque ici seulement : Huysmans, Schwob, Louÿs, Lorrain.
Huysmans, qui ourlait ses phrases comme on cisèle un ostensoir d’or . Chez lui, chaque qualificatif relevait du bijou, chaque nuance faisait lente prière. Ainsi dans Rococo Japonais, tiré du Drageoir aux épices : "Ô toi dont l'œil est noir, les tresses noires, les chairs blondes, écoute-moi, ô ma folâtre louve !" ou dans Camaïeu rouge :
"La chambre était tendue de satin rose broché de ramages cramoisis, les rideaux tombaient amplement des fenêtres, cassant sur un tapis à fleurs de pourpre leurs grands plis de velours grenat. Aux murs étaient appendus des sanguines de Boucher et des plats ronds en cuivre fleuronnés et niellés par un artiste de la Renaissance."
Schwob, qui, dans les Vies imaginaires, tissait les contours d’êtres fabuleux avec la suavité d’un orfèvre de l’épithète. Lorsqu'il évoque Empédocle, ce visionnaire halluciné, se jetant dans l’Etna pour prouver son immortalité, il le dépeint extatique, percevant le réel comme une substance qualifiée, vibrante de qualités sensibles. En lui-même, il est paré d'une conscience de sa présence éclatante dans le monde, et c'est ainsi qu'il délivre sa sagesse :
"Sous le ciel pur qui éclaire les blés, les hommes venaient de toutes parts voir Empédocle, leurs bras chargés d'offrandes. Il les tenait béants en leur chantant la voûte divine, faite de cristal, la masse de feu que nous nommons soleil, et l'amour, qui contient tout, semblable à une vaste sphère."
Lisez la description de cette jeune femme, Panthea, fille du noble Agrigente, promise à la déesse Artémis et qui se présente devant Empédocle :
"Panthea était vêtue de fine laine et d'or. Ses cheveux étaient disposés à la riche mode d'Agrigente, où la vie coulait mollement. Elle avait les seins soutenus par un strophe rouge, et la semelle de ses sandales était parfumée."
Puis, cette puissante et pathétique nouvelle Lilith de Cœur double, lorsqu'il fait dire à cette muse maudite parlant au peintre-poète :
"Mon aimé... des barrières d'or du ciel je me pencherai vers toi ; j'aurai trois lys à la main, sept étoiles aux cheveux. Je te verrai du point divin qui est tendu sur l'éther ; et tu viendras vers moi et nous irons dans les puits insondables de lumière. Et nous demanderons à Dieu de vivre éternellement comme nous nous sommes aimés un moment ici-bas."
Louÿs, dont l’adjectif, tel un galet poli par les marées sensuelles du paganisme, luisait d’une lascive précision, ravivant les chairs de la langue jusqu’à la transparence du marbre antique ? Ainsi, dans Aphrodite (mœurs antiques) :
"L'aube obscure se leva sur la mer. Toutes choses furent teintées de lilas. Le foyer couvert de flammes, allumé sur la tour du Phare, s'éteignit avec la lune. De fugitives lueurs jaunes apparurent dans les vagues violettes comme des visages de sirènes sous des chevelures d'algues mauves. Il fit jour tout à coup."
L’adjectif ne devient-il pas prière sensuelle, offrande païenne au beau ? Oh, que si ! Chaque épithète luit dans sa phrase comme une opale sur la peau d’une courtisane. À travers lui, le mot se fait corps, la phrase devient souffle — et le lecteur, initié silencieux, goûte à la volupté de la forme.
Lorrain, dont la tendresse tressaille dans son inconscience lorsqu'il évoque les splendides et atroces Princesses d'ivoire et d'ivresse, mais surtout ma préférée, la princesse Audovère :
" L'été, il lui arrivait parfois de tenir à la main de grands lys blancs poussés dans le jardin du cloître, et elle était si frêle et blanche elle-même qu'on eût dit qu'elle était leur soeur. En automne, c'étaient des digitales qu'elle tourmentait entre ses doigts, des digitales violacées cueillies dans l'orée des clairières; et la rose malade de ses lèvres ressemblait à la pourpre vineuse des fleurs, et, chose étrange, elle n'effeuillait jamais les digitales, mais elle les baisait souvent, comme machinale, tandis que ses doigts semblaient prendre plaisir à déchiqueter les lys. Un sourire cruel entrouvrait alors sa bouche, et l'on eût dit qu'elle accomplissait quelque rite obscur correspondant à travers les espaces à quelque oeuvre lointaine, et c'était en effet (les peuples l'ont su plus tard) une cérémonie d'ombres et de sang."

Ivresse du style qui peint et qui chante
Abolir l’adjectif, c’est tarir la source, c’est vouloir une littérature hygiénique, purgée, sans moire ni velours, une phrase réduite à l’os - quand elle réclame la peau, le frisson, le nerf chatoyant du style. Car le mot trop nu ne chante plus - il décline une vérité technique. La vérité du style, elle, s’enivre de couleurs et de sons, d’impressions chatoyantes, de ce je-ne-sais-quoi mallarméen qui fait du texte une offrande plutôt qu’un constat.
Oui, l’adjectif est ce luxe nécessaire dont se vêtent les âmes refusant la misère de la platitude. Il n’est pas un vice, mais une résistance. Dans ses éclats, dans ses outrances parfois, se niche la part la plus humaine du langage : son désir. Et c’est bien cela que redoutent les dogmes utilitaires : un mot désirant, une phrase qui bat, qui hurle, qui jouit.
Alors qu’on me laisse défendre cette noblesse décriée : l’adjectif ne pèche que par amour. Il s’étire, s’épanche, s’offre, orne, éclaire. Il perpétue cette idée si fière du style comme art total, comme miroir de l’individuation. Sans ses miroitements, le réel n’aurait plus d’écho, le texte plus de chair, la pensée plus de musique.






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