Insatisfactions. Conspirations. Inachèvements
- Raluca Belandry

- 19 janv.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 janv.
Copier, depuis le carnet délabré, ces notes sur les racines subversives de la littérature. Croire, en les recopiant que le roman en train de s'achever - sous cette main qui tremble depuis tant d'années devant la sacrosainte phrase française - puisse exprimer, transmettre et imager un monde inconçu jusqu'à présent...
L'insatisfaction du réel

"Dans l’embryon de tout roman frémit une insatisfaction, palpite un désir inassouvi", disait Mario Vargas Llosa. Cette insatisfaction n’est pas un défaut, mais la véritable énergie noire de la fiction, son moteur clandestin qui nous arrache au consentement tacite au monde tel qu’il va. Dans chaque récit qui commence, quelque chose proteste, se cabre, refuse que la réalité ferme la marche.
"La fiction est un mensonge qui encoure une profonde vérité". Tout bon roman "dit la vérité et tout mauvais roman ment", non parce qu’il reproduirait le réel, mais parce qu’il en aiguise l’image, la rend plus tranchante, plus sensible, plus dangereuse et comble ses déficits.
La conspiration du lecteur

Umberto Eco soutient que tout texte est inachevé sans la coopération active du lecteur : le roman n’existe pleinement qu’en rencontrant ce "lecteur modèle" capable d’en actualiser le sens.
Le récit, dès lors, n’est plus une marchandise culturelle mais une conspiration à deux, un accord secret entre l’auteur qui fabrique des pièges d’intelligence et le lecteur qui accepte de s’y laisser prendre.
Dans cette alliance, le mensonge romanesque se transforme en expérience partagée : ensemble, auteur et lecteur inventent un monde qu’aucun des deux ne pourrait produire seul.
Fini le trop de réalité

Annie Le Brun décrit notre époque comme envahie par une "réalité excessive que la saturation d’informations gave d’événements dans un carambolage d’excès de temps et d’excès d’espace".
Ce trop-plein joue comme une "censure par l’excès" : l’imaginaire ne manque pas de matériaux, il manque d’espace pour respirer.
La fiction, en introduisant du vide, du suspens, de l’écart, rouvrirait ces zones de respiration où le désir et la pensée recommencent à se risquer.
Le livre qui n’arrive jamais

Blanchot écrit que "le récit est mouvement vers un point, non seulement inconnu, ignoré, étranger, mais tel qu’il ne semble avoir, par avance, aucune sorte de réalité".
La fiction ne raconte pas un événement déjà donné : elle fabrique le lieu même où l’événement pourra, peut-être, advenir.
Ce livre à venir n’est jamais totalement là ; il avance comme un éclat de futur qui fissure le présent, comme cette parole prophétique qui "fait de l’avenir quelque chose d’impossible qui bouleversera toutes les données sûres de l’existence".
Inventer un peuple qui manque

Pour Deleuze, "la santé comme la littérature consiste à inventer un peuple qui manque", assignant à la fonction fabulatrice la tâche d’inventer ceux qui n’ont pas encore voix.
La littérature devient clinique en ce sens qu’elle diagnostique les symptômes d’un monde malade de ses propres évidences, et critique parce qu’elle oppose à ces symptômes la puissance d’une autre sensibilité, d’autres devenirs.
"Ecrire n'est certainement pas imposer une forme à une matière vécue. La littérature est plutôt du côté de l'informe, ou de l'inachèvement... Ecrire est une affaire de devenir... C'est un processus, c'est-à-dire un passage de Vie qui traverse le vivable et le vécu."
Ecrivain-imposteur-nécessaire
Quand Vargas Llosa affirme que "la fiction est, par définition, une imposture", il précise aussitôt que cette imposture, si elle est authentique, nous rend plus lucides, plus vulnérables, plus intensément vivants.
Dans chaque roman, dans chaque phrase vraiment risquée, quelque chose ment pour mieux dire : mensonge lucide, mensonge lyrique, mensonge nécessaire. La fiction ne nous détourne pas du réel ; elle nous y reconduit, mais avec les yeux brûlés, agrandis, de ceux qui savent désormais que la vie inventée par les romanciers est infiniment le reproche adressé à la vie telle qu’on nous la sert.
Imaginez : une page blanche, et déjà, sous la plume hésitante, une révolte gronde. Ce frémissement n'est pas un murmure timide, mais un cri primal, l'arme suprême contre l'étouffement du réel.
Mais toujours en devenir, la littérature est celle qui n'épuisera jamais sa pulsation. Pour reprendre Deleuze :
"Devenir n'est pas atteindre à une forme (identification, imitation, mimesis), mais trouver la zone de voisinage, d'indiscernabilité ou d'indifférenciation telle qu'on ne peut plus se distinguer d'une femme, d'un animal ou d'une molécule : non pas imprécis ni généreux, mais imprévus, non-préexistants."
R. B.






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