• Raluca Belandry

Arpentant l'ailleurs - avec Thomas Pourchayre

Cette conversation avec Thomas Pourchayre, publiée dans le tout premier numéro de la Revue Daïmon, avait marqué les débuts d'une aventure qui se poursuit, quatre ans après, par la grâce de rencontres placées sous le sceau du démon créateur dont la revue porte le nom. L'Ailleuriste, titre du Daïmon 1, donna le ton lorsqu'il invoquait les espaces lointains et la rencontre avec l'altérité si nécessaire à la création. Voici ce que Thomas me confiait, en 2018, en commençant par les Cévennes que nous aimions tous les deux - à moitié sérieux, à moitié amusés.



Thomas, que se passe-t-il là-haut, dans les Cévennes ?


Ce n’est pas très haut, les Cévennes, justement. Ou alors c’est que nous sommes déjà montés ensemble dans le ciel. Nous ne sommes pas très prudents. Je trouve les ciels cévenols formidables. Le Causse, c’est tout plat. Pas facile à photographier sans deltaplane et je n’en ai pas. Quand on n’a pas de deltaplane, pas le choix : pour entrer dans le ciel, il faut le laisser entrer dans le paysage. Et il fait ça tout seul, très bien. Le ciel ressemble souvent à un régiment de cavalerie où le chaos a été introduit un jour… tu ne sais pas pourquoi. Et personne n’a jamais réussi à y remettre de l’ordre. Les bergers d’ailleurs s’en gardent bien. C’est formidable. Tout est calme. Les chevaux de la cavalerie paissent tranquilles. Parfois ils lèvent la tête comme s’ils avaient un reste de conscience qu’il y aurait bien des trucs à faire, peut-être, mais non.


Tu vois ce pur-sang ? Ses muscles, son regard brillant qui fixe, ses jambes nerveuses, ses narines. Ça te fait quoi ?


Ha ! Je ne la sens pas ta question, j’essaye de m’en sortir ! En fait, tu te trompes de paysage. Dans les Cévennes que je connais il n’y a pas de bois, où alors ce sont des plantations très localisées de sapins sur le Causse, et tu ne passeras pas à cheval entre les troncs tellement tout est serré. Et puis, non, non, je ne fais pas de cheval. Mon seul sentiment cavalier en dehors des nuages du Causse, c’est sur Ride Hard de Terry Lee Hale. Grab a horse, I’ll go get mine !


D’accord, mais quand tu descends de là-haut, qu’arrive-t-il ici-bas ?


Hum. Je suis très terrien. Pas besoin de descendre. Je m’allonge dans l’herbe et c’est toujours une bonne surprise de découvrir une bouse de vache pas trop loin (pas trop près non plus). Le sol, c’est le parfum, le toucher, le fait de tenir debout. En l’absence de ces sensations je remonte. À prendre ou à laisser. Ou je ne descends même pas. Il suffit de la nuit pour remonter de toute façon. Tu connais Les insomnies de Barbara ?


Quoi, Barbara se sentait-elle perdue ? Quel gâchis que de dormir la nuit, non ?


Je ne vais pas me lancer dans une psychothérapie de Barbara. Perdue, je ne le sens pas dans cette chanson en tout cas: elle y est très vive, Barbara, facétieuse, même, dans cette chanson ! Moi, je reçois ce morceau comme une forme de pied de nez à l’égard d’un monde qui ne parvient pas à l’épuiser, quitte à reconnaître vite fait en passant : « certains qui donnent des insomnies ». Définitivement oui, je trouve dans cette chanson une légèreté que je ne lui trouve pas dans la plupart de ses autres morceaux. Elle va jusqu’à convoquer pompiers et gendarmes à son chevet! J’ai vu des images de concert, sur ce morceau elle toise le public avec un sourire tout à fait espiègle. Oui, c’est du gâchis de dormir la nuit. On dort si bien le jour.


Bon, juste pour clarifier une chose : le grand homme déambulant dans la ville, a-t-il vraiment besoin d’un chapeau ?!

Oui. Il ne faut pas réserver l’administration de la pudeur aux slips et aux soutien-gorge. Ce n’est pas un secret, il se passe plein de choses inavouables sous une caboche. Par conséquent, c’est très excitant, très érotique, un chapeau. Pas que pour les gros bonnets. Et puis c’est aussi très référentiel. On a tous en tête des têtes à chapeau, c’est très marquant. L’impression qu’avec un chapeau et l’idée qu’on s’en fait, un air débonnaire, et bien on peut faire tenir debout un être. Tiens, comme dans la chanson des Kinks, She’s Bought A Hat Like Princess Marina.


Mais encore ?

Bon… Tu veux une réponse à ta question, je sais; et pour le grand homme ? Le grand homme… Son chapeau, j’y associe d’une part le choix de l’élégance absolue. Elle s’exprime presque comme une éthique… ou à ce qui lui en reste : quelque chose de rare, désuet jusqu’au mépris de l’air du temps, marquant le détachement qui donne sens à sa déambulation. D’autre part, je me figure que le chapeau est pour le grand homme une façon de s’accrocher, de suspendre sa tête à une sorte de ventouse. De se cacher un peu. En fait de ne pas oublier ce qu’il porte et tout autant ce qui le porte. On revient à Princess Marina. J’ai écrit tout un recueil de nouvelles en tournant autour des chapeaux. C’est extrêmement drôle, un chapeau : tout autant un artifice de distinction qu’une tentative d’effacement, tout autant la représentation d’une posture artistique - Ah ! Léonard ! I’m your man ! - et d’une responsabilité devant les autres - le « porter le chapeau », bien sûr - qu’une légèreté à la merci du premier vent qui s’engouffre dans le feutre. J’ai adoré emboîter les chapeaux dans mon recueil. « Grand homme » et « Quelque chose sur le feu » en sont toutes deux tirées. Le chapeau est cependant beaucoup plus furtif dans le second de ces deux textes…


Pourquoi la vue penchée plutôt que le regard droit ?


Parce qu’être penché c’est la conscience de l’être, penché, alors que penser être droit, c’est se fourrer un doigt droit dans l’œil et avoir que ça de droit. On a tous quelque chose à redresser, franchement. On n’est jamais à la bonne hauteur. Alors on se penche. On s’incline devant le mystère, on s’ébaubit devant le rien. Le regard droit, c’est bon juste pour essayer de redresser la barre quand on a trop bu. C’est une question intelligente, j’espère qu’il y en aura d’autres comme ça. Elle démontre que l’on peut tout justifier.


Et le photographe c’est qui ?


Hum. Je prends des quantités astronomiques de photos. Je ne les trie pas, je ne les sélectionne pas, sauf comme ici lorsqu’on me le demande. Et je les regarde peu. Je crois que pour moi l’essentiel se joue au moment du cliché. C’est une sorte d’assistance au repérage de quelque chose, une béquille pour ne pas faire que passer. Pour encadrer, pour donner sens hors de la généralité du paysage ou du contexte. Prendre une photo c’est un peu se faire des blagues à soi-même, un peu écrire dans un carnet de notes qu’on ne relit pas mais qui accomplit son œuvre tout seul. Un poète de l’ombre dans le dos et du silence devant.


Pourquoi a-t-on raison de rêver ?


Pour décorer les murs de la chambre dans laquelle on est enfermés. Il y a des fenêtres mais ce n’est pas suffisant, il y a l’ampoule du plafond qui nous aveugle mais ce n’est pas suffisant, il y a une grosse araignée quelque part, il y a le bout de verre à terre qui nous perce la peau de la voûte plantaire, mais ce n’est pas suffisant. Sauf pour avoir mal mais on n’a pas assez mal. Pour avoir assez mal, il faut rêver.


Toi qui aimes tant Vian, voici ce qu’il dit ce démon-là : « Il glissa ses pieds dans des sandales de cuir de roussette et revêtit un élégant costume d’intérieur, pantalon de velours à côtes vert d’eau très profonde et veston de calmande noisette. »

Ça t’évoque quoi ?


Je me fais souvent la remarque que Vian est tout entier dans chacune de ses phrases. Et qu’il fait quinze fois le tour de la Terre avec chacune d’entre elle, très vite tout en restant chez lui, et qu’il en revient à chaque fois avec une palanquée coruscante d’insectes plaqués sur la rétine. Regardez ce qu’il arrive à mettre dans une phrase ! Tu m’étonnes qu’il pouvait mourir à 40 ans ! Si je devais écrire la phrase d’après, je n’hésiterai pas une seconde, j’écrirai : « Et il s’allongea dans son cercueil en carton-pattes-de-velours pour fuir en courant la mort en série. ». Mais tu vois, j’en fais déjà trop. Il est inimitable.


Cet autre démon, Romain Gary, dit dans Pour Sganarelle : « La création artistique naît de ce que l’homme n’est pas, de ce qu’est la réalité. Elle est une technique d’assouvissement, illusoire et fugace, d’un désir de maîtrise et d’affirmation que l’œuvre ne fait que pallier (…) Tout art aspire à finir, ce qui est la raison même de sa naissance. » C’est vrai ?


Gary est un auteur-ilôt pour moi. J’adore sa façon de s’échapper et de se livrer en même temps. Son humour me bouleverse. Sa façon d’appréhender les identités, évanescentes par nature (tant pis pour ceux qui veulent en faire des constructions politiques), est à elle seule il me semble une raison pour le lire aujourd’hui. Certains ont voulu le réduire sous une étiquette gaulliste, c’est complètement hors sujet. J’ai lu quelque part des entretiens où il développait la même idée que celle que tu cites, je crois. Il a beaucoup réfléchi à cette question : son rapport si particulier à la « réalité ». Le propos sonne juste, et en même temps il est l’expression de ses éternels paradoxes.


Prends par exemple Les Enchanteurs – tout y est fiction : l’homme du commun n’y est que sujétion au récit des enchanteurs. Dans Europa, c’est le côté pile de tout cela : jamais la création artistique ne débarque vraiment dans le réel, elle ne fait que dévorer les êtres sans les rendre. C’est un monde parallèle absolu, et l’on peut être tenté d’y voir décrit la raison de l’échec de la culture à transformer le monde, à transformer les hommes. C’est une question centrale et Gary l’aborde il me semble avec beaucoup d’honnêteté, de modestie - cette idée d’assouvissement, au passage - sur un sujet qui a inspiré beaucoup de choses très péremptoires… J’ai lu que Gary considérait Europa comme un échec. Je ne le crois pas, et la prochaine fois que je passe rue du Bac, je vais le lui dire ! Ce roman pourrait parfaitement être considéré comme expérimental, même s’il est merveilleusement écrit et tenu… Je crois juste que Gary n’est pas parvenu à l’assouvissement qu’il recherchait en l’écrivant. Il aurait aimé saisir tout en ayant compris qu’il n’y avait rien à prendre. C’est en fait toute sa réussite ! Non, vraiment, chaque fois que je pense à Europa, j’ai envie de le relire. Il faut reconnaître que c’est un roman terriblement plus éprouvant à lire que les autres Gary. Ça ne l’empêche pas d’être sournoisement jouissif. Ce n’est pas un roman à conseiller sans retenue, et j’ai eu tort de le faire parfois. Et je continue d’ailleurs. Europa échappe tout autant au désir de maîtrise et d’affirmation du lecteur. Il n’assouvit rien et nous plonge dans une confusion très inconfortable face à des personnages évanescents et cyniques.



Alors, Jorge Luis, où mènent les sentiers qui bifurquent ?


C’est une drôle de question. Ils mènent… Mais, non, je n’ai pas envie de répondre à cela, ce serait trop explicatif, et donc contradictoire avec ce que justement je veux dire. Qui sait. C’est peut-être une question de regard en biais, qui est peut-être une variante de la vue penchée. En fait on ne sait pas où ils mènent, car sitôt pris ils deviennent droits.


On ne triche pas, Thomas. Je répète la question. Mais tu veux peut-être rentrer pour y répondre tranquillement ? Je dois avoir un Château la Sauvageonne quelque part.


Tu cherches à piéger mon innocence résolue, Raluca ! Je maintiens que ma pirouette permet de répondre aux différents niveaux de la question. Pour le reste je rentre où tu veux du moment qu’une porte-fenêtre s’ouvre sur un paysage obscurci par la nuit. Le hululement d’un hibou permet d’en saisir la profondeur. Un verre de vin m’attend sur une table de granit. Je me serais spontanément laissé aller sur un Carignan pas trop jeune, mais oui un syrah-grenache du Causse du Larzac, ce sera sans doute parfait. Je ne bifurqueraipas davantage! So… let’s all drink to the death of a clown. Deuxième référence aux Kinks, c’est pour un pari.


Oh, non, pas de inside joke dans ma revue ! Tiens pour la peine : l’existence, la plupart du temps, est-elle un chapelet de balivernes aux doigts des innocents, comme le dit Pierre Autin-Grenier ?


Waow, sacrée phrase. C’est un auteur qui n’appelle pas vraiment à épiloguer longuement, pas même en bien, sur sa prose. La tournure même de l’expression, ici comme ailleurs, le sous-entend. C’est complet, c’est pensé, il y repose une éthique personnelle nette et sans bavure, qui n’est asservie à rien si ce n’est à l’amour des andouillettes. Alors il peut tout dire sans rien avoir à remballer. Un peu l’esprit de Brassens qui expliquait, si sa chanson ne plaisait pas : « je la remets dans ma guitare ». Je les rapproche intuitivement l’un de l’autre, leur oeuvre a quelque chose de très artisanal et humble. Autin-Grenier c’est une montagne de style cachée derrière une tablée de petits plats modestes. Pétri d’humour et d’aquoibonisme noirs, parfois insolent mais le plus souvent sereinement insulaire au milieu de l’océan de bêtise qui nous encercle… dans lequel il ne paraît pas se faire grand souci d’avoir perdu de vue l’étiage. Brassens, Autin-Grenier, je suis acquis à la cause des deux, ils ont toujours raison. Si un jour je débusque dans une interview qu’ils n’aimaient pas Romy Schneider… Même en toute innocence de leur part ou de la mienne, je serai super emmerdé. Bon. Quand même. On pourrait débattre sur ce terme « d’innocents ». Nous sommes tous innocents, car à la merci de ce qui nous dépasse, et beaucoup nous dépasse ; et forts conscients de tas de choses que nous mettons sous le tapis. Je crois que les pires chapelets de balivernes, on les fait défiler en s’asseyant sur ce tapis-là précisément. Il n’y a rien de pire que la fausse innocence.


Pourquoi les nuages se sentent-ils si seuls, déjà ?


Ce sont les nuages qui se racontent cela qui pleuvent, j’en suis convaincu. Ils se lamentent. Une sorte de monologue à voix haute, histoire d’attendrir tel ou tel ange qui passe. En vain, d’ailleurs. Tu remarqueras que les nuages qui pleuvent sont justement moins solitaires que les autres, en vérité. C’est un paradoxe auquel la foudre tente de remédier en vain. Alors qu’au contraire les nuages qui évitent de se raconter des histoires de solitude caressent les montagnes, s’entremêlent délicieusement aux autres. Les plus joueurs sont de miraculeux cerfs-volants pour les hommes. Une ombre pour toute ficelle. Dis, tu sais que l’expression anglaise pour traduire « septième ciel », c’est « cloud nine » ? Je viens de le découvrir, ça me fait rire, je me dis qu’entre les deux il y a une solitude infinie coincée sur le 8, et le 8 c’est l’infini redressé, ce qui correspond bien à l’idée que je me fais de la solitude. CQFD. J’adore les trucs qui s’expliquent aussi nettement. Tu vas encore m’accuser de tricher, Raluca ? Bon, les nuages sont peut-être simplement en avance sur leur choix de dernière compagne. Une pensée pour Moustaki.


Puisque j’adore les pourquoi, il faut que je te la pose, celle-là : pourquoi la grande littérature est-elle finie ?


Je ne crois pas du tout à cette affirmation. Le rapport au temps a changé, la sensibilité des milieux sociaux qui lisent sans doute aussi. Cela appelle et modèle une autre littérature, peut-être moins emprisonnée et moins dilatée tout à la fois. C’est une première hypothèse, pas bien aboutie, que je ne m’embarquerai à défendre pour rien au monde. Elle est probablement aussi fausse que l’affirmation qu’elle est censée combattre mais ça vaut le coup de la formuler, c’est une question de méthode. Plus vraisemblable à mes yeux est la seconde. La grande littérature, je sais que je parle à une dix-neuvièmiste convaincue et accomplie, décrivait au-delà d’un proche horizon un monde émietté jusqu’à l’incompréhension (optionnellement uni par des espoirs à voilure variable) et un temps infini dont elle tâchait de faire synthèse. La littérature contemporaine fait face à un monde plus relié, que les analyses perpétuelles cherchent à réduire… mais il est réduit et relié d’une façon si virtuelle et inconsistante qu’il apparaît comme un enjeu primordial de l’émietter pour restaurer les principes premiers et un minimum d’espoir. Je ne veux pas m’amuser à égrainer des noms, il y a toujours le risque d’être pédant, subjectif, ignorant ou trop affectif… rien de tout cela n’est bien grave, mais ça nuit forcément à ce que l’on peut répondre à une telle question. Alors en slalomant entre tout cela, je me lance : quand on lit Irène, Nestor, et la Vérité de Catherine Ysmal chez Quidam Éditeur, comment peut-on penser que la grande littérature est finie ?


Quelle odeur a la foule ?


Elle a l’odeur de son état, de son émotion. Ce n’est pas toujours le cas mais il me semble qu’une « vraie » foule exprime son « la » par son odeur.


La foule a peut-être l’odeur de la peur et de la fuite ? Tu fuis, toi ?


Haha, jamais, évidemment ! Non, s’il y a peur ou fuite, la foule devient une horde, un bulldozer. Ça change l’odeur mais aussi la nature de la foule. Il faut considérer la foule, avant toute chose, dans son état apaisé. Avec son doux ronron. Son engagement statique: la stabulation. L’image idyllique, où tout le monde possède sa place. Même si dans le mouvement auquel chacun s’adonne, personne ne remarque qu’il manque une chaise. C’est comme les réserves des banques centrales : il en manque !! Ah, si la foule savait ! Don’t look so sad, Marina, Save it for a rainy day… tiens, c’est du Gary… mais… Euh… pas le même que tout à l’heure. Là c’est Gary Louris. Purée il faut connaître Gary Louris. Jayhawks, Dying in the vine. Ça c’est une chanson anti-fuite, tiens. Quoi d’autre ?


Puisque le grand homme fredonne ses chansons, que se passe-t-il quand on écoute Chavela Vargas - Paloma Negra ?


J’ai découvert Chavela Vargas grâce à Lhasa, qui interprétait régulièrement des chansons de son répertoire. Dont celle-ci, et Luz de luna, que j’adore. Paloma Negra, c’est une chanson qui nous berce dans la perte d’un amour perdu, mais contrairement à beaucoup de chansons d’amour elle met de côté, et très théâtralement, la complaisance à l’égard de la tristesse éprouvée. C’est en outre représenté avec une noirceur assez terrifiante, inexpliquée, peut être réelle, peut-être façonnée dans l’absence et le besoin du sursaut. La force de cette chanson est dans cette ambiguïté, dans ce récit intérieur qui force le destin, trouve son chemin dans les tripes pour trouver l’issue sans tout dire… et même, sans tout se dire.


La ville est-elle la vraie arène ?


Oui, pour ce qu’on y lâche chaque jour : nos petites vachettes, nos taureaux indomptables, et parfois quand on manque de ces animaux-là on envoie nos moutons, on ne regarde pas à la dépense, hein ! - car après avoir tant donné on se dit qu’on dormira bien et qu’ils ne nous seront plus bien utiles. En ville, par rapport à l’arène… Il a juste fallu éliminer le sable pour des raisons de sécurité. Le sable est en ville réservé aux jardins d’enfants. C’est là que les jeunes générations s’entraînent pour l’arène plus tard, et on y met du sable par besoin littéral. Ailleurs en ville il y a le goudron. C’est formidable. Le goudron est une invention hygiénique pour faciliter le nettoyage et éliminer la mémoire de l’instant d’avant. C’est essentiel pour effacer la mise à mort permanente. Hormis le goudron qui se substitue au sable, oui, tout dans la ville est conforme à l’idée de l’arène. Tout le monde a ses banderilles, c’est plutôt équitable. C’est vrai, pas tout à fait, tout le monde n’a pas autant de vachettes et de taureaux et de banderilles. Mais la quantité de moutons, elle, est bien répartie. Ne pinaillons pas.


Quelle peur en permanence nous habite et nous conduit, Thomas ?


La peur d’un coup de soleil. D’un rayon trop hargneux certainement. Ou le plaisir paradoxal de l’ombre. Et l’ombre sait qu’elle a besoin du soleil. L’artifice est donc de faire en sorte de garder le soleil aussi proche que possible, mais pas au-dessus de soi.


Alors, cette Sauvageonne elle te plaît ? Mais peut-être faut-il rester sobre pour écrire…


Oui. Sobre. Très sobre. Très très sobre. Mais pas trop non plus. Let’s all drink to the death of a clown. Je l’ai déjà dit, je crois…



T.P & R.B


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