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La Cavalière

  • Photo du rédacteur: Raluca Belandry
    Raluca Belandry
  • 20 janv.
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Texte inédit - R. Belandry


"Elle ne garda plus que les bottes ! Lisses, brunes, racées – les renfila sur la tiédeur des muscles endoloris, qui lui rappelaient l’intense et solitaire chevauchée. C’était la cavalière aux mèches grillageant les regards des témoins incomprenants, transis de sa chair collée au chevauché. Où étaient-ils allés, si fous, hors sentes ?



Que fut ce jeu d’une traversée en scène, effort et peine sans désir ? De son inconscience, l’étalon avait remplacé quelqu’un, sentant battre la fibre du corps femelle sur lui. À se rompre, le muscle chevalin qui innervait jusqu’à son front, l’avait incitée à taper, retenir, relancer – se faire emmener : la svelte walkyrie devenir elle-même l’étalon dont le flair la portait et l’épousait. Amour d’hommes nombreux il remplaçait, animal de l’animale qu’elle cachait dans la jouissance-accord, la douleur-justesse, le talon-poing. Lui muet, elle hurlant, le vent les avait encore portés.


Elle ne garda plus que les bottes ! Lisses, brunes, racées – montant jusqu’aux genoux, avant de rejoindre l’ourlet d’une robe fleurie et le nerf d’une peau neigeuse, refroidie désormais. Elle courut loin des écuries et loin des regards, s’enfonça dans la campagne oubliée, dans le printemps naissance dedans-dehors. La pulsation d’entre ses jambes ne s’estompait, mais cheveux relâchés, robe virevoltant, soupçon d’un sourire revenu sur ses lèvres tristes, elle pensa qu’une autre solitude viendrait soulager sa douleur. La cavalière n’était plus qu’une fille ayant gardé son aristocratie aux jambes – était-ce pour courir plus vite, plus loin, faire croire qu’elle savait où elle allait ? Elle filait comme le vent et plus elle quittait le monde, le jeu, le spectacle de son talent, plus sa chair goûtait la liberté – c’est l’air qu’elle chevauchait en s’éloignant !


Elle ne garda plus que les bottes – et sa robe fleurie, bleue, à chèvrefeuilles, quand elle s’allongea dans l’herbe haute, quelque part où les pétales la garderaient de tout regard. L’odeur grasse de chlorophylle inondait ses narines frémissantes, le craquement des tiges pressaient si imperceptiblement sa peau blanche, des pissenlits s’insinuaient entre ses jambes, les ails des ours caressaient ses bras, les angéliques embrassaient son cou la retenant, la retournant. Sur le ventre désormais la fille-cavalière, visage posé entre ses deux mains, cria : « Vous les champs, vous m’entendez, je le sais ! Recevez mon rire alors, écoutez ! » Et elle rit, un rire si sonore et musical, un rire de joie sorti tout droit de son enfance, un rire innocence, mais nonchalant, car elle se dit aussi : « Je sais le mensonge que j’ai troqué contre cette vérité ».


Elle ne garda plus que les bottes – sur le ventre, dans la complicité des fleurs et de l’air de printemps, la fille-cavalière respirait le vent, une brise légère, bucolique symphonie de rêves d’antan… quand un bruit surprenant s’ajouta au froissement complice des tiges végétales, un bruit de pas, doux, mais avançant sûrement vers elle et plus il s’avança plus le vent s’intensifia, jouant avec l’ourlet de sa robe bleue, faisant danser les chèvrefeuilles, les obligeant à remonter, plus loin, un peu plus haut encore, jusqu’à la naissance des reins.


Elle ne garda plus que sa peau diaphane habillée de mains étrangères, épousant son absence, son désir et son rire. Soudainement devenue calme, sérieuse, attentive au moindre pli de pétale, soudainement habillée d’une tiédeur autre, de muscles chauds et lents, lentement innervée de rivières inconnues, dans une musique à peine audible de chuchotements-gémissements, sans douleur.


Il ne resta plus qu’une perle sur une feuille d’angélique, lorsque la nuit commençait à s’étaler sur le champ mouillé."


Raluca Belandry

Images : Michael Parkes



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