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  • Photo du rédacteurRaluca Belandry

Kierkegaard - l'homme, le masque, le philosophe

 

S'il devait y avoir une philosophie qui englobe et résume le tout, ce serait celle-ci. Sacrée et profane. Infiniment individuelle et par conséquent, universelle. C'est la philosophie faite récit. Ou la vie philosophiquement vécue. Dans son excellente étude Kierkegaard, Georges Gusdorf ouvre une porte sur ce penseur humaniste, paradoxal, singulier, vibrant. Sa vie est son œuvre - en cela Kierkegaard est l'authentique père de l'existentialisme.


Le septième enfant


L'ange du bizarre l'aurait-il marqué de son sceau? Cet enfant né d'un père vieux et coupable d'avoir péché contre l'espérance en maudissant Dieu pour sa pauvreté, s'appelle Sören Aabye Kierkegaard. Que la prospérité ait été donnée ensuite au père, ce dernier l'entendit comme une aggravation de sa faute annonçant un retour sanglant du sort, qui finit par advenir : cinq des sept enfants Kierkegaard moururent prématurément. En réponse, le père se dédia à une vie retirée, marquée par le sceau du religieux. Il tourna en signe de repentir son regard vers son septième frêle et chétif enfant - Sören - qu'il forma au Christianisme, offrande en sacrifice à Dieu, tel Abraham avec Isaac. Victime expiatoire de la faute du père, Sören accepte ce destin. Et le destin le met à part.


La Révélation


La Révélation de la foi et de la parole de Dieu, Kierkegaard l'a eue: "La meilleure preuve de l'immortalité de l'âme, de la réalité de Dieu est proprement l'impression que l'on reçoit de ces questions dans son enfance (...). C'est parfaitement sûr, car mon père me l'a dit." écrit-il dans son Journal. De par l'autorité immuable du père, Kierkegaard ne pourra jamais douter de Dieu ou du Christ, qu'il ne cherchera jamais à démontrer ou à justifier. C'est son indiscutable point de départ. Mais limiter Kierkegaard au statut d'un homme pieux devenu philosophe d'un système, serait liquider ce qui constitue toute sa singularité, son unicité, sa bizarrerie, sa fantaisie d'enfant idéaliste et bon. Sören, un enfant joyeux, joueur et sage est comme marqué, muni à son cou d'une clé inestimable. Cette clé, la foi, est le pivot autour duquel l'enfant aiguise son regard, son apprentissage. La clé rappelle à Sören la responsabilité qu'on lui donne. La clé est destinée à ouvrir, mais Sören ne sait encore quoi. 


Les masques


Poursuivant des études de théologie à Copenhague, ce ne fut qu'à titre de culture générale, d'apprentissage purement intellectuel que Sören s'immergea dans l'apprentissage du divin, sans pour autant se destiner à une carrière ecclésiastique. Ce fut l'époque aussi où Sören commença à jouir de la vie comme d'une illustre scène, en véritable esthète dandy, persifleur, romantique, plein de verve. Et le goût pour la fantaisie, la plaisanterie, la dérision, l'imitation - pas sans annoncer les rôles qu'il jouera à travers son œuvre à venir. Car “Un seul homme ne peut pas dire toute la vérité et chaque attitude humaine a sa vérité."


Kierkegaard est le nom qui englobe une myriade de noms - ces pseudonymes sous lesquels il signe ses oeuvres littéraires et philosophiques : Victor Eremita, Johannes de Silentio, Vigilius Haufniensis, Hilarius le Relieur, Johannes Climacus, Anticlimacus, Constantin Constantius. Et Sören les incarne tous, sans exception, malgré ou en vertu des paradoxes que ces noms nourrissent dans leur cohabitation. "A travers ces mirages et fantasmes, comme autant d'essais et d'erreurs, la personnalité se rêve elle-même sous des entités d'emprunt." 


La mélancolie du clown shakespearien demeure, signe du malaise intime de la profonde dislocation de l'être. L'identité reste un mystère, mais ne se le doit-elle pas ! Pour autant, l'œuvre entière sera dédiée à un enracinement. A défaut de trouver la réponse en soi, l'enracinement se fera vers le haut et par le haut, dans la révélation de la foi eue pendant l'enfance. Révélation qui imposera le sacrifice de ce qu'il y a de plus humain : l'amour, la promesse de s'unir avec l'aimée.


Car Sören aimait une jeune femme parfaite, Regine, et Regine l'aimait. Mais Sören aimait Dieu et il aimait encore plus la faute dont il hérita. Alors, il choisit le sacrifice de l'amour Eros et marital pour le transcender, et le reprendre transfiguré d'entre les mains de la douleur qui porterait jusqu'au dernier souffle le nom de sa fiancée repoussée. Dans l'intervalle, un cheminement d'une humilité et dignité hors pair dans l'histoire de la philosophie moderne.


La rupture des fiançailles avec Régine Olsen marqua le commencement d'un dialogue entre elle et lui, se traduisant dans son œuvre entière. "Kierkegaard ne cesse de s'adresser à la fiancée, soit sous le détour d'affabulation romanesque, soit sur le mode de l'exhortation religieuse, soit encore dans le secret du journal." Actrice malgré elle d'une pièce amoureuse malheureuse mais féconde, écharde dans sa chair, elle devient en filigrane, la médiatrice d'œuvre et de vie de Kierkegaard, lui permettant de s'élever au-dessus du désespoir d'être. "La présence de Régine demeure le foyer imaginaire en fonction duquel s'ordonne cette pensée, dans sa tentative désespérée pour parvenir à une élucidation totale de la situation de l'homme devant Dieu."


En pensant avec elle, pour elle, Sören Kierkegaard franchit le stade éthique de son existence, tremplin vers le religieux et l’enracinement en haut auquel il aspirait.


Le penseur de l'existentialisme


La voie des philosophes modernes d'avant Kierkegaard était d'affirmer l'unité de la raison et de la révélation chrétienne, concevant le christianisme comme une première raison encore voilée, mise par la Providence à la portée d'esprits encore dans l'enfance. Cette école de la raison prime, illustrée par Bacon, Descartes, Hobbes, imprègne la pensée de Spinoza, Kant, Hegel, et débouche sur l'impérialisme rationnel instauré par les Lumières et la Révolution. Mais l'arrivée du Romantisme, comme remède à l'échec des valeurs révolutionnaires ayant finalement engendré davantage de guerre et d'inégalités, apporte un regard sensible sur le monde et l'individu, rendant un goût plus nuancé à la vie palpable. En parallèle toutefois, en digne héritier des Lumières, Hegel se manifeste comme le maître incontesté de la philosophie. Il se fait prophète du monde moderne faisant la synthèse du Système, résolvant toutes les contradictions et promettant le bonheur définitif. Mais la mort du maître, en 1831, met fin à cette apothéose de la philosophie.


Spectateur de ces temps, Kierkegaard a besoin d'affirmer une authenticité de vivre dans le monde, comme solution au libéralisme et à l'importance grandissante de la connaissance positive. Kierkegaard s'éveille quand Hegel touche à la fin de sa vie et il se place en "objecteur de conscience", prenant son temps à contretemps, pour éveiller la société assoupie dans le confort de la vie rationnelle, libérale, positive.


Adversaire de l'ordre régnant, Kierkegaard, veut réaffirmer l'authenticité du christianisme, dans sa dimension la plus essentielle. Son approche est l'Individu. Son individualisme passe par ce postulat chrétien : l'homme ne s'est pas créé par lui-même, mais par Dieu, qui seul pouvait comprendre et révéler la vérité à l'homme. Né dans le christianisme, on ne peut nier sa naissance, mais seulement persévérer dans son être, allant jusqu'au bout d'une exigence totale, sans aucune échappatoire. La loi inexorable chrétienne veut que Dieu définisse le sens du réel. En affirmant cela, Kierkegaard se fait prophète, dressé devant la déchristianisation moderne.


L'Oeuvre


Pour habiter la valeur existentielle de la religion, Kierkegaard imagine un travail multiple, hors de tout système. Son œuvre ne forme pas une doctrine et Kierkegaard n'écrit pas en philosophe, ni pour les philosophes. Il écrit d'abord pour s'édifier lui-même, avant d'édifier ses contemporains et ce faisant, il devient la "matière de ses livres", mettant sa vie à nu devant les pensées qui s'égrènent dans ses livres.


Sören Kierkegaard vit poétiquement et se montre fondamentalement existentiel parce qu'il choisit de lier sa vie à sa pensée et de l'affirmer. Il s'assume comme "penseur à la première personne" dont la personnelle exigence le pousse à l'accomplissement de soi en étant absolument fidèle à son œuvre, à son écriture, tout le long du chemin sur les stades esthétiques, éthiques et religieux de sa vie.


"Tel est d'ailleurs le sens de la pensée existentielle dont Kierkegaard est l'initiateur : toute œuvre de pensée ou d'art possède un caractère autobiographique, dans la mesure où, pour un créateur quel qu'il soit, sa vie constitue son cheminement vers la vérité, son expérience de la vérité, son expérience avec la vérité."


Entre 1843 et 1855 Kierkegaard publie une œuvre protéiforme impressionnante faite d'abord de livres à caractère littéraire et philosophique, puis de quatre-vingt-huit discours édifiants, traités religieux et sermons, et enfin de pamphlets et publications périodiques. L'ensemble de ces textes forment un tout indissociable indispensable pour pénétrer la singularité de ce penseur. Sören Kierkegaard écrit jusqu'à son dernier jour, où il s'effondre épuisé.


"La destinée de l'écrivain prend forme dans l'instant même où elle trouve sa formule."


R.B.








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