Le piano
- Raluca Belandry

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Une note en marge du roman
Qu’est-ce qu’exercer un art, quel qu’il soit ? Quelle audace, quel affront jeté à la face de la nature, du corps, de l’esprit ! Et pourtant, quelle extase.
Moi qui ne possède que les mots, j’ai osé tendre la main vers ce qui m’échappe, un art dont je ne maîtriserai jamais les arcanes malgré mes tâtonnements maladroits : la musique, et plus insolent encore, le piano ! Des heures infinies à épier le geste, le corps ployé en sa ferveur, son sacrifice consenti, l’amour que prodigue le pianiste pour se livrer tout entier, laissant couler sur ces touches d’ivoire impitoyables son âme, son haleine, son être dénudé. Des heures à frémir et à pleurer la joie vorace d’un feu qui mord la chair en transe ! Et pourtant, à ne rester qu’un simple spectateur...
C’est une naissance fulgurante et un anéantissement consenti que réclame cet instrument à l’artiste qui s’y voue, tel que je l’ai vu, respiré, touché des yeux seulement. Rien n’altère en moi le vertige de cette secousse, chaque fois que j'y assiste, qu’il s’agisse d’un Libertango de Piazzolla transcrit en fureur ou du Concerto n° 2 de Rachmaninov, d’une sonate beethovénienne ou d’une nocturne de Chopin. Recueillir cet art au creux de la poitrine comme un oisillon égaré, s’en laisser foudroyer comme d’une tempête ou bien bien se contenter de le traduire en mots : le frisson divin de communier au mystère reste inaltérable, souverain.
Dans cet abandon au piano, l’art me semble révéler son ultime secret : non pas la maîtrise, mais la reddition à l’invisible. Les mots, trop lourds de sens, s’effacent devant le frisson. Le corps du pianiste ressemble à un hiéroglyphe vivant, devenant l’écrin où ce mystère palpite. Et moi, humble spectatrice des touches impassibles, je comprends cette chose simple : contempler, c’est déjà créer.
R.B.
Images : Velázquez, Fernando Labrada, George Hayter










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