• Raluca Belandry

Poétique du silence, Stefan Hertmans

Contre l'intolérable "obligation de transparence" à laquelle nous expose la médiocrité ou la fausse érudition littéraire, je citais Walter Benjamin :


"Ma notion d'un style et d'une écriture objective, par là même hautement politique, est celle-ci : conduire à cela qui est refusé au mot ; là où cette sphère de défaillance du langage éclate avec une puissance qu'aucun mot ne peut dire, là seulement peut jaillir entre le mot et l'acte dynamique l'étincelle magique, qui est l'unité de l'un et de l'autre, l'un et l'autre également effectifs."


Et un livre s'est alors présenté à moi par la suggestion d'un ami : Poétique du silence de Stefan Hertmans. Quelle révélation : le silence ! Comment mettre le silence en mots ? Comment le penser, l'accepter ? Comment vivre avec le silence qui s'avance au point d'engloutir toute aptitude à faire sortir du sens à partir des choses qui nous entourent ? Quel sens donner au monde quand le signe se refuse ? Hertmans part de l'exemple de Hölderlin, de Lenz, de Célan, pour développer la notion de ce silence poétique.



"Il existe un mutisme philosophique qui s'est exprimé dans la littérature, un indicible qui a peut-être constitué la tragédie de la modernité. [...] Aujourd'hui, alors même que le postmodernisme nous fait miroiter l'idée que tout peut se dire et s'exprimer, il importe de ne pas perdre de vue la signification philosophique de l'héritage de Hölderlin. Elle peut nous protéger de l'inflation du langage qui nous entoure chaque jour, maintenant que le domaine public est pris en otage par un bruit incessant. Au cœur de la radicalité littéraire réside en fait non pas le cri d'Artaud, mais le mot impossible de Celan."


Or, qu'est-ce le silence ? Implique-t-il une absence ontologique de mots, une mort des mots, un recul provisoire ? Ecrire avec des silences - cet oxymore n'est-il pas plus criant en parlant de poésie que toute tentative érudite de tordre les mots pour fabriquer choses, images et sens ? Ecrire avec des silences - vivre parmi elles, les entendre bruisser sourdement au fond du cerveau. Ecouter les silences, ces filles égarées des artères de l'inspiration, qui portent le sang ailleurs, faisant semblant de vouloir nous tuer, ne plus jamais revenir au cœur. Les écouter acceptant leur jeu étouffant qui menace nos glottes. Croire que leur frivolité engendrera l'inexprimable, l'indicible alors qu'elles accouchent d'autre chose. Qu'est-ce ?


"Le mutisme est toujours aussi la première étape vers une méditation mystique. Se taire jusqu'à ce que le paysage lui-même semble montrer une part de ce qu'on a vu, enfant, quand on a posé son premier regard avant même de commencer à parler."


L'enfant découvre les signes, les mélange, les associe, les casse, les éprouve, les égare, les retrouve : il en fait des incantations, des histoires. Tout cela, en partant des silences logées déjà en lui, qu'il apprend à apprivoiser, pour trouver sa place dans le monde du dehors. Cependant, le poète souffre de cette extériorisation des mots : c'est alors que le silence le rejette du monde rationnel, en pointant une inaptitude à l'habiter à travers les signes convenus. Ce monde extérieur, fait de signes répétitifs, "entièrement compréhensible, définissable et contrôlable" n'a plus aucun sens pour le poète qui cherche à pénétrer le sens d'en bas, d'en lui. Alors, "se taire devient une ultime manière d'être".


"C'est se taire pour protester contre la mobilisation générale du langage du désir. [...] La conséquence est un silence chargé, un espace fictif où l'Histoire médie à propos d'elle-même. Mais ce silence zest aussi une réplique critique à chaque tentative de prendre entièrement possession de la réalité, donc aussi à la censure, à la dictature, à la conception erronée de l'idéalisme verbal. [...] Le silence devient l'arme du paria qui écrit malgré tout, et qui se tait quand les projecteurs sont dirigés sur lui et que l'interrogatoire commence."


R.B.

Poétique du silence, Stefan Hertmans

Arcades Gallimard



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