• Raluca Belandry

Errances lucides - avec Raphaël Sarlin-Joly

Ce dialogue a été publié dans la Revue Daïmon, numéro 2 Nous tombâmes, paru en 2019. Parcouru du feu et de l'urgence des mots posés sur un voyage dédié à Cendrars, démon et guide, Raphaël conte son passage dans les Balkans, la Russie, le Moyen-Orient. Lui, qui n’a pas connu la guerre, va sur des lieux criblés de balles, lui qui n’a pas connu la blessure au sang, va à l’endroit qui respire le conflit, lui qui n’a que ses livres et les fantômes de ses livres, vient les bousculer dans leurs pays. Petite épopée moderne, entrecoupée, hachée, abandonnée, reprise – chacun de ses textes forment un récit. Les lieux défilent et le choc des couleurs, des époques, des identités nous heurtent. A chaque arrêt en gare, il est un éblouissement, une panique, un choc. Dans cette conversation, j'ai voulu comprendre d'où venait cette parole de feu que j'admire tant chez Raphaël.




De Moscou, Saint-Pétersbourg à Vukovar, à Mirogoj puis à Tanger, Byblos – pourquoi ce pèlerinage étrange et solitaire, Raphaël ?


Tout est peut-être justement là ! Dans l’absence de pourquoi immédiatement définissable, cela doit être, alors cela est. Dans l’errance dans ce qu’elle a de spontané, de glissant. Tâcher de s’accrocher à la peau vibrante du monde, dégager une ligne de crête. Et s’y cogner, pour tenter de faire naître du sens à travers la friction. Il y a une très belle phrase de Moby Dick dans laquelle Melville synthétise qu’à travers le fait de prendre le large, il y a un succédané au suicide. Et dans son évitement, on finit par rentrer, donc c’est aussi une renaissance… Une échappatoire, une ligne de fuite, une issue de secours.

Pour le choix des destinations, elles s’imposent naturellement… au gré des appels, des envies, parfois des fantasmagories. Pour la Russie, parcourue de Saint-Pétersbourg à Vladivostok, tout le long d’Ouest en Est, c’est clairement la figure de Cendrars, pour moi tutélaire, matricielle, qui m’a incité à prendre le Transsibérien. C’était un vieux rêve que de suivre les pas de Cendrars – d’aucuns diront que ce sont des pas imaginaires puisque lui n’a pas réellement accompli ledit voyage, mais, comme il le répondait lui-même, qu’importe, puisqu’il l’a fait prendre à tant de gens ! – qui s’est décidé dans un moment justement de désespérance, de sortie nécessaire, d’explosion, de déflagration. Les longues traversées dans les Balkans répondent à la même nécessité de se frotter à l’espace du dehors, à mêler ses propres failles à toutes les cassures alentour. À tisonner l’intensité de l’instant et de l’espace, affûter sa propre vie intérieure. Mais, en disant cela, je ne pense pas du tout à la cohorte mondaine à la mode, le défilé de clichés du type « le voyage qui permet de se retrouver soi-même » et autres lapalissades mièvres : le monde doit surgir, doit nous sauter à la figure ! Il faut se laisser surprendre, sinon on ne fait qu’imposer une vision préconçue à un monde qui existe bel et bien. Et curieusement, l’Orient – que ce soit Tanger ou le Liban, la Syrie, la Palestine, la Turquie – je l’ai rejoint par une série d’amitiés tissées au fil du temps, de rencontres, mais qui finissent par mener au même type d’immersions solitaires.

J’aime la dimension religieuse que tu pointes du doigt par la notion de pèlerinage, car il existe bien une dimension monacale, un espace de sacralité, dans ces errances. Chercher le passage d’un monde à l’autre, c’est aussi vivre ces trajets comme une cérémonie religieuse. Je reviens d’ailleurs en permanence à L’Enfer, de Dante, à cette notion absolument fondamentale pour moi que l’errance à travers le monde est infernale, que l’on y cherche bien l’Amour, mais que, indépendamment de Béatrice, ce sont les poètes qui nous guident et qui nous mènent hors de L’Enfer du monde par la grâce de leur voix enflammée. Tout est là, et le voyage n’est donc pas si solitaire que cela, puisqu’il est guidé par les voix des poètes qui sont présents pour moi comme Virgile l’est pour Dante.


Je prends Cendrars, ton plus proche démon, à témoin : « Il n’y a pas de vérité. Il n’y a que l’action, l’action qui obéit à un million de mobiles différents, l’action éphémère, l’action qui subit toutes les contingences possibles et inimaginables, l’action antagoniste. La vie. » Mais quel est son horizon, si la vérité n’existe pas ?


Je suis très, très heureux que tu cites précisément cet extrait de Moravagine. Il s’agit de l’un des deux passages de Moravagine que je connaisse par cœur (l’autre étant celui qui commence par « Je ne suis pas de votre race. Je suis du clan mongol » qui a aussi toute mon affection). Cendrars entame d’ailleurs cet extrait-ci en affirmant l’implacable primauté du désordre. Peut-être terrible, peut-être brutale, peut-être primaire (d’aucuns diraient bestiale, je pense justement qu’il faut dire toute humaine), mais au fond l’absolue victoire du désordre – « Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes ; désordre que la multitude des races humaines ; désordre que la vie des hommes, la pensée, l'histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts ; désordre que les théories, les passions, les systèmes. » Cette bataille éperdue de vie mangeuse, non, elle n’a pas de vérité, et son horizon est infini précisément pour cette raison – il dépasse la possibilité d’être cadré, étiqueté, étudié, la vie traverse et ravage tout comme l’immense déferlante d’un fleuve au galop.

Il n’y a pas de vérité, et il n’y a pas de réalité. Nous ne sommes que le produit d’un théâtre d’ombres intérieur que nous projetons sur les murs d’écrans tendus du monde, et il faut parfois essayer d’écarter le voile pour en apercevoir un infime fragment. Mais cette déchirure est aveuglante… Il n’y a pas de vérité, et qu’il n’y a que l’action - dont l’action « antagoniste » : la brutalité des oppositions et des frottements, les affrontements, les conflits, les passions encore une fois, tout l’arsenal déployé des mouvements, des idéologies, des carcans, des phénomènes, de tout l’étudiable, de tout l’observable, conduisent tous à une multitude d’effets et de conséquences éminemment poétiques dont il appartient au poète de démêler surtout pas les significations, encore moins les causes et les raisons, mais la beauté intrinsèque. Tisser le fil rouge de la beauté intrinsèque au chaos du monde. C’est là que je situe la raison d’être du poète. Hors de la vérité, le voilà, l’horizon de la vie !


Entre poésie et théâtre une parole nouvelle tente de naître. L’on te voit à l’œuvre dans un effort troublant de lui donner forme. Ce sont des cris que l’on lit pourtant : les mots se tordent. Es-tu comme cet Homme de Maïakovski : « J’ai imploré l’amour d’une douleur sonnante » ?


Ô combien. Elle me frappe, cette phrase de Maïakovski. Évidemment, j’aime beaucoup Maïakovski, (et puis, moi aussi, je pensais comme lui que les livres étaient faits comme ça, le poète arrive, et chante, et c’est merveilleux, et ai découvert la nécessité de la longue fermentation en laissant son cœur patauger dans la boue) : mais particulièrement pour avoir partagé et enduré ses tourments. Donc oui, je me reconnais totalement en cet Homme. Quand j’évoque sa figure et la relation orageuse avec Lili Brik dans l’extrait du Canto Transsibérien reproduit dans ce numéro, c’est pour avoir non seulement tenté de communier avec lui dans l’espace qu’il hante encore à Moscou (sa maison, son buste en face du bâtiment central de l’ex-KGB qui a pourtant déporté la plupart de ses amis, nombre de péréoulok), mais beaucoup pour m’être reconnu, dans une partie récente de ma vie, dans son histoire, qui ne peut finir que par une roulette russe le canon du revolver tourné vers le cœur… Ou dans le voyage !

J’ai à ce sujet une anecdote brûlante (c’est le cas de le dire) : J’ai sur ma table de chevet depuis plusieurs années, le livre des poésies complètes de Maïakovski. Quand je suis revenu de Russie, et que je vivais une situation intime similaire à celle de Maïakovski, je cherchais en même temps plusieurs thèmes d’écriture, du fond de mon désespoir. Et, miraculeusement, spontanément, le livre a pris feu, devant moi, sous les yeux. Les pages se sont enflammées. Je l’ai avec moi, il a un trou de combustion dedans ! Bien sûr, on peut rationnaliser le phénomène avec une histoire d’ampoule en surtension qui l’a fait chauffer de trop, etc. Mais à ce moment-là précisément ! Cet appel, au moment-même où je demandais ! La solution évidente, bien sûr, écrire sur cette déchirure intérieure. Qui donne force et courage, même au milieu de la souffrance. C’est aussi cela, la force des poètes qui viennent à notre rescousse en nous tendant leur main enflammée… Ou encore implorer l’amour d’une douleur sonnante.

Cette phrase me fait d’ailleurs penser à une phrase d’un autre Russe, qui est gravée au-dessus de mon bureau d’écriture, Nijinski : dans sa correspondance, il écrit « J’ai envie de pleurer, mais Dieu me commande d’écrire.»

La nécessité de la douleur. Tu parles de cris, de mots qui se tordent, et je crois que c’est un aspect nécessaire. Maïakovski le mentionne lui aussi, ce cri. Mais il faut bien cela pour tordre la langue, pour lui donner une parure nouvelle. Il faut faire danser les cris comme le charmeur de serpent et sa science antique !

Une dernière chose : tu disais, « entre poésie et théâtre ». Mais je crois que le théâtre, c’est, ou en tout cas cela devrait être, et cela manque dans 90% du théâtre que l’on peut voir, comme disait Lorca, « de la poésie qui sort du livre et se fait humaine ». On voit bien là la nécessité du cri, le surgissement, le franchissement des espaces. Je suis venu à la poésie non seulement par amour des poètes mais aussi en mettant en scène Lorca. Pour ce cri et pour cet appel du sang. C’est essentiel, pour moi, de ne pas séparer, segmenter ces deux champs, du théâtre et de la poésie, mais de rappeler que l’un découle de l’autre. Je ne dis pas « l’un est lié à l’autre » ou, « l’un a rapport avec l’autre », non, l’un découle, pleinement entièrement, de l’autre. De ne pas oublier que le théâtre procède de la poésie, doit en faire vibrer l’oralité incarnée. C’est là son unique but et son unique mission. Sinon, c’est une sorte de pratique sociale bourgeoise mortifère, c’est le théâtre dans son acception communément admise, qui n’a aucun intérêt.


Nous étions assis en face de la feuille blanche : Le dialogue, me disais-tu, ne veut pas sortir. Je ne m’y retrouve pas, je bute. Le dialogue est souvent la forme la plus limpide et directe de donner la parole à l’autre. L’autre se refuse-t-il à toi, Raphaël ou est-ce l’inverse ?


Vu ce que je viens à l’instant de dire sur le théâtre, cela éclairera que je conçoive difficilement, ou en tout cas lutte singulièrement, pour écrire sous la forme dramaturgique !

Je ne crois pas que le dialogue soit la forme ni la plus limpide ni la plus directe de donner la parole à l’autre. De faire semblant de l’entendre pour mieux s’entendre soi, d’écouter l’autre pour pouvoir ensuite lui répondre ce que l’on pensait lui dire de toute manière, d’esquiver ce qu’il dit pour mieux faire entendre sa propre voix, peut-être, mais pas une véritable écoute. La véritable écoute procède à mon sens du monologue. Et je dirais même du monologue intérieur. De la voix intérieure qui vient du fond des âges et qu’il faudrait peut-être bien appeler, c’est de circonstance… le démon. Alors seulement, la parole peut surgir, et couler, couler, couler, limpide, oui, comme une source, comme une eau qui déferle et qui nourrit, qui irrigue tant celui qui parle que celui qui écoute. Elle peut alors, voix surgie, se retirer, comme le fleuve se retire au fond de son lit, et écouter en retour un autre monologue intérieur, et ainsi naissent les dialogues en abîme des solitudes : par ces voix profondes, et non par un jeu trop direct, trop brutal, qui fait fuir ce qui est niché, tapi, tout au fond. La lumière aveugle autant que les ténèbres obscurcissent. En la tamisant, l’on parvient de nouveau au contrejour, au clair-obscur qui donne la vraie clarté, la lumière comme joie grave.

Alors, non, je ne pense pas que je refuse de me livrer, la preuve en tâchant sans cesse de donner forme et corps et surtout caisse de résonance à cette voix intérieure – par l’écriture. Mais se laisser atteindre et toucher par l’autre, c’est justement attendre que des voix viennent et se donnent comme je donne cette intériorité-là. Là naît l’écoute et là naît le dialogue. Ce sont au fond des chemins de traverse…


Cela se bouscule dans ce palazzo mentale, n‘est-ce pas ? Quel souvenir vient y prendre la parole en premier ?


Oui, c’est sûr ! Et justement, ce qui est frappant de prime abord, c’est que mes jardins du souvenir sont plus taillés à l’anglaise qu’à la française… Cela foisonne de toute part. Cela peut être autant la mémoire d’un chaman qui m’a initié en Bouriatie que des voix vives surgissant au fil de lectures… Et au fur et à mesure, je ne fais plus la différence entre la vie aventureuse et la vie intérieure, les déflagrations mentales au détour d’un pays et puis une sorte de monde rêvé, fait de visions où tout se brouille et se mélange…

C’est d’ailleurs Bob Dylan, qui est une figure importante pour moi, qui m’a appris à ne pas faire la distinction, entre une certaine réalité admise et toutes les réalités intérieures et souterraines – ce moment où il chante “Well, Shakespeare he’s in the alley/with his pointy shoes and his hat / talking to some French girl who says she knows me well” … À partir de ce moment-là, j’en ai déduit que je pouvais tout autant discuter avec Ezra Pound, Pierre Reverdy ou Leonard Cohen sur une aire d’autoroute et que c’était tout aussi véridique de le présenter comme ça, de le vivre comme ça même, que la réalité crue et souveraine, la séparation stricto sensu entre morts et vivants, réalité au sens strict, et vie fantasmée. Il n’y a pas de vérité, et pas non plus de véracité.


Tu es à Cordoue, venu expressément pour assister à une corrida. La flamboyance, la palpitation du sang tend tes nerfs et t’inspire. La nuit précédant la représentation a été trouble avec des rêves fous, et il te semble que Sénèque lui-même, né dans cette ville, était venu te parler. Le lendemain pourtant, tu apprends avec stupeur que la corrida avait été annulée. Annulée ! Et pour quel motif ? Une vague pluie s’était mise à tomber. Que ressens-tu ? Te souviens-tu de ce que Sénèque t’avait confié ?


Pour renforcer ce que je viens de dire, je devrais d’ailleurs appuyer en disant que Sénèque est venu me parler – puisque j’en ai eu l’impression, ou le rêve, ou le phantasme, ou le délire…

L’épisode que tu décris, et ses rêves aux scorpions (soñar con alacranes, comme on dit en castillan !) dans les ruelles pluvieuses de Cordoue, à attendre la corrida annulée d’Andújar, est typique de mes obsessions – les visions, le sang, la mort, la vitalité du siècle d’Or, les célébrations, les sacrifices, l’expiation, mais aussi une certaine esthétique de l’échec, de l’anéantissement, de la défaite, la malédiction, la perdition, l’errance sans but, qui est un ordre où je me sens bien plus familier qu’avec la victoire ou la morale. La gloire du monde et la victoire sont de fausses idoles, c’est là-dessus que l’on a entamé la conversation avec Sénèque.

Et il me semble que nous avions disserté ensuite sur les débordements amoureux et passionnels, de force et de vie, sur le besoin de lutte, sur la conscience de soi, et que ce qu’il ressort de ce long échange, la leçon que j’en retiens en tout cas, c’est la double nécessité de ne jamais rendre les armes, mais de savoir que la cause est perdue. Et par là-même, de laisser venir à soi le double héritage de la force et de la tendresse…


« Voyager ce n’est pas tant de se déplacer dans l’espace que de se dépayser dans le temps » dit Cendrars dans Bourlinguer. Et toi, où t’en vas-tu errer ?


C’est incroyable. Je n’avais pas conscience que Cendrars disait cela : j’ai bien lu Bourlinguer, mais c’est un des livres de Cendrars que j’ai le moins lu, le moins accroché, je ne l’ai même pas fini. Et c’est d’une acuité folle, cela décrit avec une grande économie de moyens une prescience que je passe mon temps à tâcher de déployer. Cette notion finalement de dépaysement à travers ce qui nous a précédé – les ruines ! - plus que de traversée de l’espace. L’espace, il est partout autour de nous, le monde en trois dimensions est assez facile à concevoir, à agencer et à franchir. Mais le temps (qui est d’ailleurs une dimension de l’espace, mais c’est celle que l’on a tendance à oublier, alors que c’est la même chose) nous aide à accéder à une conscience plus aiguë, plus marquée. C’est quelque chose que j’ai retrouvé de façon très nette dans mon expérience du Transsibérien – puisque nous évoquons Cendrars, allons sur ses terres – : la redécouverte de la lenteur, l’expérience de la différentiation du monde, de son étrangeté. Ses changements, ses altérations, je dirais même ses altérités. Et cela est rendu possible bien plus par la modification du rapport au temps, le train comme machine à voyager dans le temps, que dans le fait d’aller loin ou ailleurs. Le monde d’ailleurs s’uniformise, c’est un processus presque achevé, rien ne ressemblera bientôt plus à une ville qu’une autre ville. Alors que les moyens de transport lents, lourds, épais, mécaniques, comme le Transsibérien, permettent d’embrasser une réalité différente, moins fluide. On bute, on lutte. Et donc, on se dépayse, on laisse le monde venir à soi.

Et dans cette idée du voyage, j’entends aussi l’acte même d’écriture, le principe même de l’écriture. Qui n’est pas tant horizontal et destiné aux vivants que vertical : rejoindre la grande chaîne des morts, aviver les morts qui nous précèdent puis mourir à son tour et être avivé par les écrivants à venir. Franchir la frontière entre monde des vivants et monde des morts… Pavese le dit très bien dans Le Métier de vivre : « Au fond, tu écris pour être comme mort, pour parler du dehors du temps, pour faire de toi un souvenir pour tous. » Ce dépaysement dans le temps, c’est aussi ce qui permet justement d’entrer dans l’acte même de l’écriture, qui échappe par sa sacralité non seulement à l’espace (c’est plus facile à voir), mais aussi au temps.


Si tu devais écrire quelques mots à cette Tatiana, quels seraient-ils, sans indiscrétion aucune, sinon la poétique, qui toujours se justifie, n’est-ce pas ?


Je crois que je lui dirais que j’ai bien fini par écrire sur elle, accédant à sa requête – fût-ce précisément pour écrire que je ne comptais pas le faire ! Il y a là une ironie savoureuse à la situation que je goûte beaucoup, avec un sourire espiègle.


Fidèle à Borges, la question que j’aime poser à tous mes auteurs - les sentiers qui bifurquent, où mènent-ils pour toi, Raphaël ?


Au cœur du temps, justement, peut-être bien… Dans une dimension autre, qui contient aussi bien les errances, les à-côtés, ce qui est parfois oublié ou qui s’abîme (littéralement, qui tombe au fond de l’abîme) que les cachots des âges…

À reconvoquer les ombres ajourées du passé, pour pouvoir réfléchir le présent. Par ces à-côtés, par ces passages, par ces ruelles ombrageuses et ces chemins qui bifurquent, on retrouve des mondes perdus, disparus, des figures, des fantômes, des ruines, des constructions, évanouies ou fragmentaires, qu’il nous appartient de mettre au jour…

Au cœur de l’Histoire, donc. Celle qu’il nous appartient de suivre, de pister presque, de traquer, pour la faire parler de notre présent, de notre inscription dans les âges et dans notre être au monde.

Ces sentiers, ce sont donc ceux qui permettent de relier soi et le monde, de tisser à nouveau ce lien trop souvent déchiré – alors que les chemins trop évidents et déjà tracés n’en dessinent paradoxalement qu’un parcours fléché incomplet et erroné.


Je sais que tu adores ce passage des Vents de Saint-John Perse : « Car notre quête n’est plus de cuivres ni d’or vierge, n’est plus de houilles ni de naphtes, mais comme aux bouges de la vie le germe même sous sa crosse, et comme aux antres du voyant le timbre même sous l’éclair, nous cherchons, dans l’amande et l’ovule et le noyau d’espèces nouvelles, au foyer de la force l’étincelle même de son cri ! » Quelle EST notre quête ?


Oui, Perse en général et ce lyrisme flamboyant qui fait danser et miroiter la langue de toutes parts, les soleils et les flammes… Nous cherchons bien au foyer de la force l’étincelle même de son cri, j’abonde entièrement en ce sens…

Il y a ce permanent effort d’éclairer le monde – la flamme, encore une fois -, de tenter de lui redonner sa lumière. De chanter, encore et encore, malgré le désespoir, ou plutôt avec le désespoir, sa terrible beauté, de rester dans l’acte du chant d’espérance, parfois au milieu même de la noirceur ou des ruines. Sans angélisme sur l’horreur du monde, ni ses ténèbres, ni ce que j’appelle les facéties douteuses de l’Histoire, mais de continuer encore à percevoir sa terrible beauté…

Cet effort de célébrer l’intensité vitale et amoureuse qui est le chant secret au cœur de toute poésie. Et d’arriver à déceler – ou à consciemment faire l’effort de déceler, il s’agit d’un processus à l’œuvre, d’une tentative de soi sciemment entretenue, pas de je ne sais quelle miraculeuse surprise – le sublime, même dans l’horreur et dans la violence, cette double foulée parallèle du beau et du terrible. La tectonique des plaques des frictions autour de nous finit par faire jaillir une chaîne volcanique. L’éruption qui naît finalement de cette chaîne, c’est la poésie. Notre quête est alors d’entretenir la flamme – entretenir, tels des vestales, ce feu sacré.



R.B. & R.S-J.

(crédit photos : Raphaël Sarlin-Joly)

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